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Colloque - Hommes et Territoires de la préhistoire à aujourd’hui – perspectives pour une gestion durable  des grottes et sites paléolithiques du patrimoine mondial"
Colloque Hommes et Territoires de la préhistoire à aujourd’hui (24/10/18)

Vers une Europe intégrée de l’art paléolithique ?
Colloque international Hommes et Territoires de la préhistoire à aujourd’hui
Blaubeuren
Pedro Lima




Venus de plusieurs pays européens, spécialistes et gestionnaires de l’art pariétal et mobilier paléolithique se sont réunis durant trois journées d’échanges dans le Jura souabe, à Blaubeuren en Allemagne. Ils ont réfléchi à une gestion durable de ces trésors patrimoniaux de l’âge de glace... et ébauché les contours d’une approche continentale de leur étude et préservation.

Photo : Accueil du colloque à l'Archäopark




Et si l’art rupestre, pour paraphraser en l’adaptant une célèbre formule d’André Malraux, était le plus court chemin de l’homme à l’Europe ? (1) C’est ce que l’on a pu penser, et expérimenter, lors du récent colloque international organisé du 17 au 19 octobre à Blaubeuren, près d’Ulm (Land du Baden-Württemberg) en Allemagne, intitulé "Hommes et Territoires de la préhistoire à aujourd’hui – perspectives pour une gestion durable  des grottes et sites paléolithiques du patrimoine mondial". Un colloque placé sous l’égide du ministère de l’Économie du Bade-Wurtemberg, du ministère de la Culture et des sports espagnols et du ministère de la Culture français, visant à renforcer la coopération entre ces trois partenaires, entre autres, en matière d’étude, protection et partage de l’art paléolithique. Ainsi, pour Benoît Kaplan, sous-directeur de l'archéologie à la Direction du patrimoine du ministère de la Culture français, « cet événement constituait une première étape vers une collaboration renforcée entre les pays, une démarche participant à conforter la qualité des biens inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO ».
Photo : L'archäopark de Vogelherd - PL

Durant trois journées, riches et passionnantes, se sont succédées des communications de chercheurs et gestionnaires de sites d’art préhistorique espagnols, français, allemands et portugais, ainsi que des visites de sites archéologiques majeurs du Jura souabe. Cette région vallonnée constitue le berceau d’une forme d’art statuaire et mobilier qui plonge aux racines de la culture aurignacienne (-40 000 ans), et a été inscrite en 2017 sur la Liste du patrimoine mondial par l’Unesco. À l’écoute des spécialistes venus de France, d’Espagne et d’ailleurs, c’est tout d’abord la forte unicité de ces hauts-lieux transfrontaliers de la préhistoire qui marque… Tous abritent en effet, souvent dans l’écrin de sites naturels somptueux qui ont certainement concouru à leur élection par les artistes l’âge de glace, un ou plusieurs joyaux de l’art paléolithique, caractérisé par la représentation majoritaire, qu’elle soit dessinée et peinte sur les parois rocheuses ou sculptée dans l’os et l’ivoire, de grands mammifères du pléistocène tardif (mammouths, lions des cavernes, bisons, rhinocéros...), ainsi que de rares figures humaines, souvent mélangées à des espèces animales pour obtenir les chimères qui nous questionnent encore: statuette de l’homme-lion de Hohlenstein, homme-oiseau de Lascaux, être composite mi-femme, mi-bison de Chauvet-Pont d’Arc...
Photo : Figurine de mammouth sculptée dans l'ivoire - Grotte du Vogelherd - Musée de Niederstozingen-Stetten

Photo : La célèbre statuette de l'homme-lion de 40 cm de hauteur Photo : Statuette représentant un oiseau d'eau
Art glaciaire du Jura souabe

Sans, pour autant, que ce lien culturel et graphique puissant qui unit des territoires éloignés de milliers de kilomètres, de Foz-Côa (Portugal) au Jura souabe, Allemagne) ne gomme leurs spécificités actuelles, qu’elles soient géographiques, culturelles, sociales, économiques... ou administratives.
Illustration d’une telle caractéristique locale, lorsque le jeune « Bürgermeister » (maire) de la petite commune de Niederstotzingen, moins de 5000 habitants, accueillait les participants au colloque dans « son » musée joliment intégré au site de la grotte du Vogelherd, qui a livré plusieurs chefs-d’œuvre de la statuaire paléolithique parmi lesquelles une émouvante et minuscule figure de mammouth finement ciselée dans l’ivoire. L’édile rappelait ainsi que cet équipement culturel de près de 5 millions d’euros avait été essentiellement financé par son administration, qui en restait gestionnaire, avec l’aide de fondations privées. Cette volonté d’appropriation de l’art paléolithique par les acteurs locaux, de sa gestion au quotidien jusqu’à son partage avec le public, ressortait des discours et visites proposés par les hôtes « baden-württembergois » du colloque. Ainsi, le somptueux art du Jura souabe est mis en valeur dans une série de quatre musées de taille modeste ou moyenne (Ulm, Tübingen, Blaubeuren, Niederstotzingen), répartis sur le territoire d’origine des chasseurs-cueilleurs aurignaciens, impeccablement conçus et à la muséographie à la fois moderne et efficace, avec un emploi modéré et judicieux des technologies numériques. Venus aurignacienne découverte dans la grotte de Hohle Fels

Rappelons que les premiers humains modernes sont arrivés en Europe il y a environ 43 000 ans, pendant la dernière période glaciaire et qu’ils se sont établis très tôt dans cette région du sud de l’Allemagne. Six grottes, fouillées depuis les années 1860, ont ainsi révélé des milliers de vestiges sous forme de figurines sculptées d’animaux, des instruments de musique taillées dans des ossements, et de nombreux éléments de parures (perles, coquillages...). Autant de témoignages composant un art figuratif parmi les plus anciens au monde, voire le plus ancien, inscrit en 2017 par l’Unesco sur la Liste du patrimoine mondial. Et qui offre, chaque année, son lot de découvertes nouvelles, à la faveur des fouilles conduites par Nicholas John Conard, qui accueillait les visiteurs du colloque dans la grotte de Hohle Fels, siège de la découverte de la célèbre Vénus portant son nom. Ainsi, les visiteurs du remarquable musée de préhistoire de Blaubeuren, construit dans un bâtiment ancien entièrement rénové, peuvent admirer depuis peu, à proximité d’une épatante maquette restituant le paléo-environnement de la région, une défense de mammouth exhumée en 2017 et présentant plusieurs stries parallèles, évoquant un système de comptage ou une autre pratique symbolique élaborée.
Photo : Le professeur Conard lors de la visite de la grotte de Hohle Fels.

Comme le rappelait Claus Wolf, président du comité du patrimoine du Land Baden-Württemberg, cette approche décentralisée, fidèle à la philosophie administrative de l’Allemagne où les Länder et les « Landkreis » (comtés) tiennent une place prépondérante, a été préférée à une logique d’équipement central unifié, qui aurait concentré les moyens et les visiteurs. Sans l’opposer nullement à la logique, plus conforme à la tradition française, de grand équipement culturel de type Caverne du Pont-d’Arc ou Lascaux IV, la visite de ces sites patrimoniaux (grottes où furent découverts les objets mobiliers et musées parfois directement connectés à ces dernières) atteste d’une remarquable appropriation de ces outils par les populations locales, en particulier les personnels d’accueil, guides de visite et membres d’associations communales d’étude et de protection des vestiges. Une bienveillance constante à l’égard du visiteur, une identification marquante à « son » passé culturel, qui constitue certainement une piste de réflexion féconde pour l’avenir d’une gestion, intégrée aux territoires européens et prise en main par les acteurs locaux, des richesses artistiques paléolithiques.
Photo : Visite de la grotte de Hohlen Fels

C’est à ce rôle indispensable des « communautés locales » (« comunidades ») qu’en appelaient également les représentants espagnols au colloque, la directrice du musée d’Altamira Pilar Fatás et son homologue pour le patrimoine préhistorique de la région de Cantabrie, Roberto Ontañon-Peredo. Même accent mis sur l’obligatoire insertion des sites paléolithiques dans une logique de développement économique local du côté de Foz-Côa, au nord du Portugal. Antonio Batarda and Bruno Navarro, de la fondation et du musée du Côa Parque, détaillaient le mode d’organisation des visites, nécessairement limitées en nombre, des principales gravures préhistoriques disséminées sur un vaste territoire traversé par la rivière Côa, et la mise en place de partenariats avec des producteurs locaux (vin, huile d’olive), pour intégrer l’économie locale au projet, et motiver ainsi ses acteurs au partage du patrimoine, parfois ressenti comme une entrave au développement. Cette impérieuse nécessité de concilier transmission et activité économique était reprise à son compte par Ramón Montes Barquin, coordinateur des « Chemins de l’art rupestre préhistorique » (2), itinéraire culturel certifié en 2010 par le Conseil de l’Europe et visant à favoriser le tourisme sur près de 200 sites d’art rupestre de huit pays (France, Espagne, Portugal, Azerbaïdjan, Géorgie, Irlande, Italie, Norvège... en attendant l’Allemagne ?) : « 96% de l'art rupestre européen se situe en zone rurale, soulignait le spécialiste, l'accompagnement du développement économique et touristique durable des zones concernées est donc une priorité absolue. Cela passe, entre autres actions, par la formation  de guides locaux, et la promotion du tourisme durable en zone rurale ».
Photo : Figurine de cheval sculptée dans l'ivoire - Musée de Tübingen

Autres questions importantes soulevées lors du colloque, le nécessaire mais parfois complexe équilibre à trouver entre la protection des sites d’art paléolithique, qui passent de plus en plus par leur fermeture, leur étude par les scientifiques et leur partage avec le public, sous forme de fac-similés quand l’ampleur et le nombre des représentations le justifie. À ce titre, la présentation à deux voix par les conservatrices des deux sites emblématiques de l’art pariétal paléolithique que constituent Lascaux et Chauvet-Pont d’Arc, Muriel Mauriac et Marie Bardisa, offrait un passionnant et utile rappel des leçons du passé : l’ouverture massive au public de la première cavité découverte (1940), Lascaux, ayant à la fois entraîné sa dégradation et sa fermeture définitive au public en 1963, mais aussi la prise de conscience que de telles erreurs ne devaient pas se reproduire... D’où la stricte politique de fermeture de la seconde, Chauvet-Pont d’Arc, découverte en 1994, au point que le public aura du patienter 20 ans avant d’en admirer les beautés, en 2015, à travers la réplique exemplaire que constitue la Caverne du Pont-d’Arc.

Autre piste poursuivie pour améliorer la connaissance des différents sites ornés, et son meilleur partage avec la communauté scientifique, voire au-delà avec le public, l’emploi des relevés numériques tridimensionnels visant à enregistrer à un instant T l’état d’une grotte décorée. Partant du constat de la trop grande hétérogénéité des relevés existants, Geneviève Pinçon, directrice du Centre national de préhistoire (CNP), et son collègue Stéphane Konik, insistaient sur la nécessaire homogénéisation des relevés numériques et des informations qui leur sont associées. Un vaste chantier en cours de réalisation au CNP, sous la forme d’un atlas numérique des grottes ornées, françaises dans un premier temps.

Que retenir, au final, de ces journées d’échange et de visites en Jura souabe ? Tout d’abord, que rien ne remplace l’expérience sensorielle que constitue la visite d’un site original, lorsque cela est compatible avec sa protection, intégré dans son contexte géographique et géologique. La marche au milieu de bois éclaboussés de mille feux automnaux, conduisant à la paisible et verdoyante vallée qui abrite la grotte d’Hohlenstein, siège de la découverte de l’« homme-lion », est de ces moments qui font prendre conscience, comme le soulignait l’archéologue de l’université de Tübingen Ewa Dutkiewicz, co-organisatrice du colloque, du « lien profond qui unissait les chasseurs-cueilleurs de l’âge de glace à leur environnement naturel, que nous pouvons aujourd’hui revisiter en empruntant leurs pas. Ces sites témoignent de cultures paléolithiques extrêmement élaborées socialement, d’une très grande richesse symbolique, qui occupaient ponctuellement des territoires de chasse mais se déplaçaient également sur de très grandes distances, emmenant avec eux leurs croyances et leurs images. On peut parler véritablement d’une première Europe de la culture dès le paléolithique supérieur ». Pour Benoît Kaplan, « il est important d’analyser scientifiquement, pour le partager avec le public, ce qu’est l’homme, quelle a été son évolution, et comment se sont construites au fil du temps ses caractéristiques actuelles, en relation avec les territoires et les environnements qu’il a occupés, avec lesquels il a établi une relation très longue, qui se poursuit toujours aujourd’hui».
Photo : Détail de la statuette de l'homme-lion

Concrètement, les premiers objectifs du colloque traçaient des pistes de travail visant à une intégration européenne des sites patrimoniaux paléolithiques, qu’appelaient de leurs vœux les participants, et dont les « chemins européens de l’art rupestre préhistorique » sont une première réalisation tangible tournée vers le grand public. Le partage de l’information entre gestionnaires et chargés de protection du patrimoine orné et mobilier, la mise au point d’un atlas européen des grottes préhistoriques, le développement de thématiques de recherche transfrontalières, l’intégration systématique d’experts étrangers dans les équipes de recherche en charge de la compréhension des sites d’art paléolithiques... Autant de pistes bienvenues, retenues au terme de trois journées d’une grande richesse, et dont on espère qu’elles se transformeront en actes concrets après leur prochaine présentation par le Land Baden-Württemberg, la France et l’Espagne au Centre du Patrimoine mondial de l’Unesco.

Vue aérienne de la grotte de HohlenStein

(1) La phrase d’André Malraux est : "L'art, c'est le plus court chemin de l'homme à l'homme".
(2) Lien : https://www.coe.int/fr/web/cultural-routes/prehistoric-rock-art-trails


Pedro Lima
Pedro Lima est journaliste scientifique, auteur de l’ouvrage « Chauvet-Pont d’Arc, le premier chef-d’œuvre de l’humanité », paru aux éditions Synops.



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