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Charles Darwin 2009 - Anniversaire - Lettre à Charles Darwin

Lettre à Darwin
Jean Devriendt


Cher Monsieur Darwin,

J’ai longtemps tardé à vous écrire, mais il y a de quoi ! Je suis docteur en sciences religieuses, et bien que parmi les paléontologues on compte de nombreux prêtres, dès la fin du XIXe siècle, de nos jours, surtout dans l’Islam en France, surtout dans le Christianisme en Amérique du Nord, vous sentez le souffre. Bien que je ne conteste pas vos travaux, loin de là, ceci nous a éloignés. De plus, un soupçon flotte sur l’utilisation « politique » du darwinisme par des Frankenstein en blouse blanche, qui voulaient, et certains le veulent encore, cacher leur eugénisme sous un impératif de la nature : faire de la sélection du plus apte un progrès médical, en somme. Vous savez le prix de cette folie. Je ne reviendrai pas sur ce dernier point. Il est évident que, dans notre évolution, l’hominisation n’a pu s’effectuer qu’à côté de l’humanisation…
Mais permettez que je vous confie quelques craintes.
J’ai peur que nous devenions amnésiques.

Au XIIe siècle, bien avant vous, la Bible était la Référence absolue. En France près de Chartres, s’était établi un groupe de penseurs, qui ne furent ni condamnés ni inquiétés, mais écoutés. Parmi eux, il y avait Guillaume de Conches, Bernard Sylvestre. Ce sont eux qui inventèrent cette formule, où les grands penseurs venus avant nous sont comparés à des géants : « Nous sommes assis sur les épaules des géants, si nous voyons plus loin et plus haut qu’eux, c’est parce qu’ils nous portent ». Il était d’usage à l’époque de commenter la Bible, et donc le livre de la Genèse en cherchant le sens historique, ou littéral en premier : reconstituer l’histoire, en somme. Puis venaient les sens allégorique, moral et mystique. Bref, au début du XIIe siècle, à Chartres, on disait déjà qu’il était évident que beaucoup de choses dans la Genèse ne devaient pas être compris au sens littéral, mais allégorique. Ainsi, en Lévitique 11, le lapin est qualifié de ruminant. Ainsi, le premier chapitre de la Genèse raconte une création, et le second, une autre. Les deux sont incompatibles, mais c’est souvent comme ça dans la Bible… Dans la tradition musulmane, ce n’est guère mieux ! Le schéma de création est à peu près identique, mais on découvre dans la classification rituelle des animaux que l’éléphant est placé dans les carnassiers en raison de ses grandes dents.… Bref, les textes religieux ne sont pas des livres d’Histoire, mais « d’histoires saintes ». Et ça fait longtemps qu’on le savait, sans que ça gêne les croyants, mais on l’oublie sans cesse.

Plus de questions que de réponses dans les textes sacrés ! On cherchait aussi dans ce douzième siècle, il y a 800 ans, toujours vers Chartres, comment faire dialoguer les savoirs : « La [science] physique (c'est-à-dire pour aujourd’hui « les sciences ») dit le possible, la philosophie (et donc en ce siècle la croyance) dit le souhaitable ». Quel beau partage des tâches !
Ceux qui avaient gardé mémoire de cette antique tradition ont sans état d’âme admis la paléontologie dès le début du XXe siècle. Le pape catholique Jean-Paul II s’y est inscrit. A chacun son travail : les scientifiques décryptent le monde concret, passé et présent. Les religieux et philosophes cherchent le sens de la vie dans le résultat de leurs travaux, car ce sont les scientifiques qui décrivent au mieux ce monde où nous vivons, dans ce qu’il fut et dans ce qu’il est.
Mais pourtant l’amnésie demeure, et d’autres problèmes naissent. Il est vrai que les catholiques ne sont pas tout le christianisme, et un bon nombre des chrétiens étasuniens se moquent des références que je viens de présenter, tout autant que les radicaux musulmans. Pourtant, ils peuvent les uns et les autres largement s’en inspirer ! Car, après le rejet de la science que vous incarnez aux yeux de ces gens oublieux de leur noble passé, un autre problème pointe son museau.
Je veux parler du « dessein intelligent ». Il s’agit d’un vrai conflit de voisinage. Les cheminements dans le buisson de l’évolution qui vont d’une soupe initiale à l’homme sont lus par les uns comme le fruit du Darwinisme 2.0 (c'est-à-dire de l’affinage de vos théories, affinage effectué par des scientifiques bien sûr qui seuls savent effectuer ces améliorations de l’outillage humain). D’autres y lisent la volonté d’un créateur, amenant sa création à son sommet : l’homme. Il faut remettre un peu d’ordre en tout cela.

D’un point de vue chrétien, la question est très mal posée. Premièrement, puisque la science expose la réalité concrète des choses, il convient d’admettre le « Darwinisme » 2.0. Ensuite, les croyants ne doivent pas oublier que la définition théologique de l’acte créateur — en général, ici, les scientifiques baillent et s’ennuient — n’est pas « une chiquenaude initiale ». C’est de la pure métaphysique : le créateur « agit » hors temps et espace, parce qu’il a créé le temps et l’espace : vous suivez ? D’un unique « acte créateur », passés, présents et futurs ont été par lui extraits du néant. « Passés, présents et futurs » au pluriel, parce qu’il a laissé sa création libre, et du coup, a ouvert tous les possibles en même temps. C’est pourquoi on peut le dire tout autant omniprésent «qu’omni-absent». Ce n’est qu’à dater de l’apparition d’une conscience religieuse, et de la recherche humaine à adapter son comportement à cette conscience que le désir du créateur a été affirmé par l’homme comme présent en ses actes, avec beaucoup de variétés, d’essais, qui continuent encore. Ensuite se situe le fameux problème dit « de la rose » : Dieu n’a pas créé la rose, c’est l’homme qui l’a faite. Depuis quelques millénaires, l’homme est devenu capable d’agir sur l’évolution de sa planète, de détruire des espèces, de « créer » des variétés nouvelles et même des chimères…À l’extrême limite, quand l’homme agit ainsi en vertu d’un principe croyant, on peut dire que, par voie indirecte, pour qui est croyant, il y a là une possibilité de présence en écho du créateur sur terre. Mais c’est bien une présence concrètement humaine.

Donc, le message chrétien sur la création se situe dans une vision hors espace et temps, et les conclusions scientifiques sur les débuts du monde se placent dans un continuum spatio-temporel. Physique et métaphysique : que chacun reste en son domaine, et tout ira pour le mieux. Car, comprenez-moi, Mr Darwin, conclure de l’évolution qu’il n’est nul « créateur » est un abus du même acabit, mais commis cette fois dans les laboratoires !
Une seule lettre en 150 ans, Mr Darwin, c’est bien peu, certes, mais il est devenu important de souligner combien il n’y a nulle raison de se battre entre voisins qui travaillent côte à côte : il vaut mieux délimiter nos domaines, et laisser chacun profiter des travaux de l’autre, mais chacun chez soi.

Veuillez croire Mr Darwin, au profond respect de vos théories par ceux qui ont usé leurs pantalons sur les bancs des universités de sciences religieuses, et qui, comme vous, déplorent que l’ignorance soit le credo le plus accessible aux belliqueux croyants ou bien athées : bon anniversaire, Charles — vous permettez que je vous appelle Charles ? — et merci d’avoir fait tomber l’homme de sa prétention à être le centre d’un univers où il vient à peine d’apparaître, et risque de vite disparaître du fait de sa propre dangerosité !

Jean Devriendt, Dr en Sciences Religieuses et Théologie, Strasbourg

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