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Des pointes de flèches vieilles de 80 000 ans en Asie Centrale
Une étude à laquelle a contribué le laboratoire PACEA de l’université de Bordeaux (UMR 5199), publiée dans la revue Plos One,rend compte de l’identification des plus anciennes armatures de flèches connues à ce jour en Eurasie, datées d’environ 80 000 ans dans un site d’Asie centrale. Elles sont identiques à celles qui avaient été trouvées dans une couche beaucoup plus récente d’un site de la Vallée du Rhône, en France, à la toute fin du Paléolithique moyen, correspondant à une incursion d’Homo Sapiens en territoire néanderthalien.
En résumé
- Des armatures triangulaires microlithiques de projectile, brutes de débitage, ont été identifiées à partir de leurs traces d’usage dans les plus anciennes couches d’occupation du site d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan, vieilles de 80 000 ans. Leurs dimensions sont celles de pointes de flèches graciles.
- Ces armatures sont associées à des pointes de projectiles retouchées beaucoup plus robustes relatives à des lances ou des javelines. Une telle combinaison n’est à ce jour connue que dans des sites propres à Homo Sapiens.
- Elles sont strictement comparables à celles laissées par une incursion d’Homo Sapiens en territoire néanderthalien dans la vallée du Rhône 25 000 ans plus tard. Ces micro-pointes lithiques de projectile constituent un nouveau marqueur pour suivre les débuts de l’expansion d’Homo Sapiens en Eurasie.
L’origine africaine de nos ancêtres Homo Sapiens ne fait plus débat, mais les modalités de leur colonisation initiale de l’Eurasie occidentale il y a plus de 45 000 ans demeurent sujet de controverses. À ce jour, le calage des premières occupations européennes du Paléolithique supérieur avec les données du Levant, pourtant regardées comme les plus proches, demeure insatisfaisant, que ces données proviennent de fouilles trop anciennes pour avoir été suffisamment précises, ou bien qu’elles ne s’inscrivent pas dans la filiation directe supposée. Les racines même du Paléolithique supérieur initial levantin, malgré la proximité africaine, sont incertaines. C’est pourquoi une origine centre asiatique, a récemment été suggérée 1.
Corridor entre l’ouest et l’est du continent ou zone refuge, selon les phases climatiques, l’Asie Centrale n’est encore documentée que par quelques sites paléolithiques qui sont autant de références de l’histoire de la Préhistoire. Parmi ceux-ci figure l’abri sous roche d’Obi-Rakhmat en Ouzbékistan qui livre sur 10 mètres de stratigraphie, entre 80 000 et 40 000 ans, une industrie lithique invariante à pointes, grande lames et lamelles qui par certains traits s’inscrit clairement dans la continuité du Paléolithique moyen ancien du Levant mais par d’autres fut rapprochée du Paléolithique supérieur initial.
C’est dans ce contexte qu’une équipe internationale pluridisciplinaire a identifié à partir de leurs traces d’impact de minuscules pointes de projectiles triangulaires brutes de débitage parmi les débris lithiques des couches les plus anciennes. Elle sont impropres par leur gracilité (moins de 2 cm de large et ne pesant que quelques grammes) à avoir été montées sur des hampes lourdes. La largeur de leurs tranchants correspond au diamètre des fûts de flèche documentés ethnographiquement pour les arcs simples de faible ou moyenne puissance, selon des invariants transculturels inhérents aux contraintes physiques et balistiques.

L’inventaire a aussi mis en évidence dans l’assemblage des pointes retouchées beaucoup plus robustes (15 à 20 fois plus lourdes et 3 à 4 fois plus épaisses) pareillement impactées par un emploi en armature vulnérante axiale, du gabarit des têtes de lance ou de javeline. Cette présence dans un même ensemble d’armatures de divers types, pour partie microlithiques et produites à cette fin, n’est documentée que dans les sites à Homo Sapiens. Dans l’univers néanderthalien, les pointes lithiques endommagées par un usage en armature de projectile sont rares, elles sont de fort gabarit et ne se distinguent ni par leurs dimensions, leur facture et leur type de celles employées à d’autres activités. Cette différence dans la conception des outillages et des armements prend valeur de marqueur anthropologique. Les micro-pointes d’Obi-Rakhmat n’ont d’autre équivalent, dans le Paléolithique moyen d’Eurasie, que les armatures de projectile identiques trouvées en vallée du Rhône dans une couche du site de Mandrin datée de 54 000 ans, une dizaine de milliers d’années avant la disparition des Néanderthaliens locaux 2. Une dent de lait d’Homo Sapiens y a été identifiée 3.

De part et d’autre du Plateau perse, récemment défini par la paléogénomie 4,5 comme un concentrateur de population où vécurent les ancêtres de toutes les non-Africains actuels avant leur expansion en Eurasie, Obi-Rakhmat et Mandrin pourraient représenter deux jalons géographiques et temporels d’un même processus marqué par la propagation d’une invention fondamentale propre à Homo Sapiens.
Références citées :
1. Slimak, L. The three waves: Rethinking the structure of the first Upper Paleolithic in Western Eurasia. PLOS ONE 18, e0277444 (2023).
2. Metz, L., Lewis, J. E. & Slimak, L. Bow-and-arrow, technology of the first modern humans in Europe 54,000 years ago at Mandrin, France. Sci. Adv. 9, (2023).
3. Slimak, L. et al. Modern human incursion into Neanderthal territories 54,000 years ago at Mandrin, France. Sci. Adv. 8, eabj9496 (2022).
4. Vallini, L. et al. The Persian plateau served as hub for Homo sapiens after the main out of Africa dispersal. Nat. Commun. 15, 1882 (2024).
5. Mazières, S., Condemi, S., El Nemer, W. & Chiaroni, J. Rapid change in red cell blood group systems after the main Out of Africa of Homo sapiens. Sci. Rep. 15, 1597 (2025).
Référence de la publication
Plisson H., Kharevich A.V., Kharevich V.M., Chistiakov P.V., Zotkina L.V., Baumann M., Pubert E., Kolobova K.A., Maksudov F.A., Krivoshapkin A.I. (2025) ‒ Arrow heads at Obi-Rakhmat (Uzbekistan) 80 ka ago?, PLOS ONE, 20, 8, p. e0328390. https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0328390
Laboratoires français impliqués
- De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie. PACEA UMR 5199 (CNRS InEE, Université de Bordeaux, Ministère de la Culture)
- Archaeozoological Center for the Study of Central Asia. ZooStan IRL 2033 (CNRS, KAZNU – Université Kazakhe Nationale Al-Farabi)
Contact
Hugues Plisson
De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie. PACEA UMR 5199 (CNRS InEE, Université de Bordeaux, Ministère de la Culture)
hugues.plisson@u-bordeaux.fr
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